Désir et lassitude : une rapide analyse à écouter et à lire

Emission : L’instant philo sur Ouest Track Radio
Environ 10 minutes
« Désir et lassitude ». L’émission est à la vingtième minute du magazine Viva culture:
https://ouest-track.com/podcasts/viva-culture-217/viva-culture-03-mai-2020-4074
Auteur : Didier guilliomet

 

Texte de l’intervention :

Désir et lassitude                « L’instant philo »                  Emission du 3 mai 2020

Elle s’invite de temps en temps, sans qu’on l’ait sollicité, dans nos occupations professionnelles ou privées, dans les familles, parmi les amis, entre les amants, au sein même des relations les plus intenses et les plus émouvantes. Et, sans crier gare, elle s’installe parfois durablement et commence son impitoyable travail de sape. Elle peut ainsi déposer sa couche de poussière et de rouille sur le métal des nouveautés les plus passionnantes. Elle finit par émousser la lame du désir qui nous faisait trancher ces vieilles habitudes qui nous empêchent d’avancer. Elle neutralise nos volontés de changer, nous paralyse, et tente de nous placer dans une vision déprimante des choses. Elle met du gris sur les couleurs de l’existence et rend fade tout ce qui mettait du piment dans notre vie. Bref, elle transforme le désir en ennui,  le passionnant en désolant, nos amours en tristes cohabitations. Pourtant son nom est plutôt doux et caressant : elle s’appelle la lassitude.

Peut-être est-elle le ver dans la pomme du désir qui nous condamne ici-bas à l’ennui et à la déception – bref au malheur. Telle est, en tout cas, l’hypothèse qui peut paraître bien séduisante d’un certain pessimisme que nous aimerions examiner et critiquer.  Car cette représentation des choses aussi lucide puisse-t-elle paraître se révèlera peut-être à l’analyse réductrice et ignorante du rapport bien plus complexe que le désir entretient avec la lassitude et l’ennui.

  1. La logique du désir aux yeux des pessimistes

Puisque nous avons le projet de critiquer la doctrine pessimiste, il est important d’examiner ses arguments. Une définition du désir par le philosophe Leibniz, qui est né en 1646 et est mort en 1716  est bien utile pour commencer notre analyse. Elle est tirée des Nouveaux essais sur l’entendement humain. « L’inquiétude qu’un homme ressent en lui-même par l’absence d’une chose qui pourrait lui donner du plaisir si elle était présente, c’est ce qu’on nomme désir. »

Tout d’abord, le désir est présenté par Leibniz comme une « inquiétude ». Le terme ici n’est pas à prendre au sens psychologique qui renvoie à la crainte, au stress et à l’anxiété. Il faut le prendre au sens étymologique. L’inquiétude est littéralement l’absence de quiétude, de tranquillité ou de repos. Désirer c’est donc être agité intérieurement par quelques mouvements de l’âme et être conduit ainsi à intervenir sur le monde qui nous entoure. L’homme qui désire n’est pas du côté du calme plat qui définit parfois des périodes de l’existence où l’on dit alors qu’on est « tranquilles ». Leibniz nous rappelle donc que le désir est principe d’action et producteur de liens sociaux et affectifs.   

Tout à l’opposé, la lassitude est ce qui nous pousse souvent à interrompre une activité et, parfois, à sortir d’une relation. Elle est très proche de l’antonyme du désir – à savoir l’aversion qui peut prendre la forme du dépit, de la haine, du dégoût, parfois de l’indifférence.  Cette nature de la lassitude si contraire au désir peut finir par le miner de l’intérieur – comme le ver dans le fruit.

On comprend dès lors mieux la doctrine des pessimistes. Car la lassitude qui accompagne tous nos engouements comme son ombre maléfique,  semble bien vouer le désir à un perpétuel et très répétitif échec. Arthur Schopenhauer, qui est le grand représentant du pessimisme philosophique au XIX siècle peut ainsi écrire dans Le monde comme volonté et représentation : «  Sans nous lasser, nous courrons de désir en désir ; en vain chaque satisfaction obtenue, en dépit de ce qu’elle promettait ne nous satisfait point, le plus souvent ne nous laisse que le souvenir d’une erreur honteuse ; nous continuons à ne pas comprendre, nous recommençons le jeu des Danaïdes[i] et nous voilà à poursuivre de nouveaux désirs. »

Pour comprendre ce constat désabusé de Schopenhauer, il faut revenir à la définition de Leibniz : « L’inquiétude qu’un homme ressent en lui-même par l’absence d’une chose qui pourrait lui donner du plaisir si elle était présente, c’est ce qu’on nomme désir. »  Le désir y est présenté comme une frustration potentielle. Leibniz reprend l’idée de Platon qui présente le désir comme un manque, c’est-à-dire comme l’absence plus ou moins douloureuse et obsédante d’une réalité dont nous imaginons que la présence serait capable de nous procurer une grande satisfaction. Ce caractère négatif du désir le rapproche de l’aspect destructeur de la lassitude et de la dimension insupportable de cet ennui que la lassitude produit en nous, quand elle finit par éteindre le feu sacré de la passion. Désir, lassitude et ennui produisent tous trois de l’insatisfaction.

On comprend dès lors pourquoi Schopenhauer met l’accent sur un cercle vicieux qui produit le malheur de notre condition.  L’inquiétude douloureuse du désir nous conduit en effet à rechercher laborieusement une satisfaction qui, une fois atteinte est rapidement minée par la lassitude. Cette dernière nous laisse, comme seul os à ronger, un mortel ennui qui donne rapidement envie de retrouver la morsure amère du désir.  Le pessimisme se plaît à mettre en avant cette logique infernale qui fait de nous des machines désirantes qui produisent essentiellement de la déception à répétition et du malheur en boucle.

  1. Critique du pessimisme

Indéniablement la vision pessimiste attrape quelque chose du réel. C’est pourquoi il est difficile d’y rester insensible. Toutefois, plusieurs arguments peuvent lui être opposés. C’est encore une fois Leibniz qui va nous servir de fil conducteur. Il écrit en effet ceci dans son ouvrage intitulé,  Principes de la nature et de la grâce fondé en raison : «  Notre véritable bonheur ne consistera jamais et ne doit point consister en une jouissance complète où il n’y aurait plus rien à désirer et qui rendrait notre esprit stupide mais en un progrès perpétuel à de nouveaux plaisirs et de nouvelles perfections »

C’est dire la nécessité pour Leibniz d’être réaliste. Où a-t-on déjà vu d’ailleurs une satisfaction parfaite et durable sur terre ? Ce prétendu idéal n’est rien d’autre finalement  qu’une sorte d’état végétatif de jouissance béate.  Le véritable bonheur est d’être en mouvement. Il  consiste, précise Leibniz «  en un progrès perpétuel à de nouveaux plaisirs et de nouvelles perfections. »

De ces considérations, on peut tirer quelques  leçons. D’abord si le pessimisme insiste sur l’impossibilité de combler le manque du désir, c’est parce qu’il fantasme finalement sur une jouissance qui serait totale et définitive. Le pessimisme est finalement un idéalisme inversé. Mettre tant l’accent de façon excessive sur le négatif et la douleur du désir montre qu’on cultivait un espoir insensé dans la positivité d’un bonheur statique. Le pessimiste est un naïf et la résistance que le réel lui oppose ne le rend pas plus sage. Au contraire, il tombe dans l’aigreur et reste aveugle. Il ne voit pas, par exemple qu’il peut y avoir une vraie jubilation à désirer. Il semble même ignorer que le bonheur humain, loin d’avoir pour effet de nous rassasier définitivement, ouvre plutôt l’appétit de vivre, donne de nouvelles envies et nous fait comprendre que le désir permet l’exploration de nouvelles possibilités.

Le pessimisme est donc une conception réductrice du désir. C’est aussi une posture facile qui s’appuie sur le préjugé selon lequel la lucidité  doit toujours être du côté de la désillusion et du désespoir. Pourquoi faudrait-il toujours habiller la lucidité avec les vêtements austères des penseurs à la triste figure ? La lucidité ne devrait-elle pas plutôt suivre les pas d’une vérité plus complexe, qui échappe aux hommes qui ont la prétention de tout faire entrer dans leur mélancolique système ?

Pour Nietzsche, un discours philosophique doit être jugé, non seulement dans sa cohérence interne mais aussi en examinant celui qui le tient. « Qui parle ? » est une question qu’il faut savoir se poser. Dans Le gai savoir, il écrit ainsi : «  Chez l’un, ce sont ses manques et ses imperfections qui se mettent à philosopher, chez un autre ses richesses et ses forces. »  

On voit bien alors de quel côté souffreteux se trouve Schopenhauer. Et de quel côté plein de vitalité se situe Leibniz. Il y a ainsi des philosophies pleines de sève qui savent affirmer la positivité du désir, son aspect aventurier ainsi que la contribution qu’il apporte à un bonheur dynamique, bien réel et perfectible. Ce sont des philosophies pour lesquelles ennui et lassitude ont également une valeur humaine indépassable. Les deux, en effet, nous évitent de rester fixer sur une jouissance tel un nourrisson accroché au sein de sa mère. Ces deux dispositions affectives permettent ainsi un renouvellement enrichissant de nos existences. Elles nous signalent aussi de temps en temps les impasses dans lesquelles notre désir peut s’égarer.   

Conclusion

La lassitude ne détruit pas le désir, ni ne conduit à minimiser, comme le font les esprits chagrins, les satisfactions du passé. La lassitude permet comme le sentiment de satiété, d’éprouver de façon spontanée les limites de la jouissance qu’un objet peut nous procurer et elle nous prépare à de nouvelles découvertes.     

En somme, désir et lassitude peuvent former un couple harmonieux. D’ailleurs, s’il est courant de se lasser de bien des choses, rares sont ceux qui se lassent totalement de désirer. Enfin, face aux déconvenues de la vie, aux déceptions qu’on ne peut éviter et au froid pessimisme qui nous menace, il faut tâcher de réaffirmer la force de la vitalité et cultiver ce courage des oiseaux dont Dominique A sait très bien chanter les louanges.                        

Didier Guilliomet

[i]  Les Danaïdes dans la mythologie grecque sont les filles du roi Danaos qui ont été condamnées aux enfers  à remplir pour toujours un tonneau percé.

Journée philo « RIRE »

Vendredi 8 avril 2019 de 9h à 17h dans l’ancienne bibliothèque

Ouverture de la journée avec les élèves de l’option danse

9h-9h30 : Présentation du thème de la journée

par Didier Guilliomet, professeur de philosophie au lycée François 1er

9h30-10h : Le mot d’esprit selon Freud

par Véronique Bellangé, psychanalyste

10h-11h : Chaplin ou l’unanimité du rire 

par Corinne Saunier, professeur de lettres et responsable du ciné-club du lycée François 1er

11h-12h : Le rire chez Aristophane (écoute en ligne)

par Denis Merle, professeur de lettres classiques en hypokhâgne au lycée Claude Monet

12h-13h : Représentations décalées de l’espace, des planètes et des extra-terrestres

par les élèves du club « Astro » encadrés par Tiphaine Barbay, professeur de mathématiques au lycée François 1er

14h-15h : La logique du comique : des blagues et des gags

par Willy Abecassis, professeur de philosophie au lycée Jean Prévost

15h-16h : Rire et carnaval

par Jean-Michel Hannequart, professeur d’allemand en CPGE au lycée François 1er

16h-17h : Discussion ponctuée de petites formes dansées « Peut-on rire de tout? »

animée par Marie-Charlotte Tessier et Didier Guilliomet, professeurs de philosophie, avec Fabien Duclos, ancien élève invité et fondateur de « Bolbec is hype ».

Pour les interventions artistiques qui ont rythmé la journée :

les élèves de la section danse encadrés par Corinne Delaire,

les élèves d’arts plastiques de J.-B. Lemarchand et leur chambre d’enregistrement des rires

Eric Levéel, poète-slameur

 

Un avant goût de l’aventure

Cette année pour la journée philo, il sera question d’aventure!

Que vous ayez travaillé ce thème pour le cours de français-philo en classes préparatoires scientifiques ou non, laissez-vous tenter par les divagations de l’esprit le vendredi 13 avril. De l’aventure viking au voyage intersidéral en passant par les errances des romantiques allemands, nous nous retrouverons à la croisée des chemins des arts plastiques, du cinéma, de la littérature, de la philosophie, de l’histoire, ou encore de la biologie.

En attendant le 13 avril,  voici un avant goût de l’aventure avec Camille Escamilla qui nous propose un intermède philosophique enregistré pour Radio Albatros. Professeur de philosophie retraitée, Camille Escamilla a enseigné au lycée François 1er. Elle anime actuellement une émission de philosophie sur Radio Albatros et donne des cours à l’université du Havre.

 

 

Journée philo « L’aventure »

Vendredi 13 avril 2018

9h-17h

Salle Jean-Paul Sartre (ancien CDI)

 

 

Pour cette 14ème journée philo, il sera question d’aventure! d’aventure?! est-ce bien sérieux? Certes, l’aventure rime avec nature, futur, rupture, ou encore « gros dur », mais elle se plaît aussi en compagnie de la culture, à en juger par le programme de la journée.

 

En attendant la journée du 13 avril, vous pouvez d’ores et déjà écouter l’intermède philosophique de Camille Escamilla ou découvrir dans le hall du lycée l’exposition consacrée aux explorateurs havrais (du 9 au 14 avril).

9h-10h : La vie est-elle une aventure?

par Marie-Charlotte Tessier, professeur de philosophie

10h-11h : L’aventure normande au moyen-âge

par Benoît Lisbonis, professeur d’histoire-géographie

11h-12h : Thelma et Louise de Ridley Scott : aventure et road movie

par Corinne Saunier, professeur de lettres et responsable du ciné-club du lycée

12h-13h : L’aventure de l’écriture théâtrale. Improvisation autour du thème de la journée. 

par les élèves du club de Théâtre d’improvisation encadrés par André Maget professeur de lettres

13h-14h : L’aventure scientifique : la biomécanique du corps

par Patrice Saulot, professeur de sciences de la vie et de la terre

L’aventure et le romantisme allemand

par Josiane Tollis, professeur d’allemand

14h-15h : L’aventure spatiale

par les élèves du club Astro encadrés par Tiphaine Barbay, professeur de mathématiques

15h-16h : Les explorateurs havrais : Baudin et Lesueur

par Nicolas Bansaye, responsable-médiation et Gabrielle Baglione, responsable de la collection Lesueur du muséum d’histoire naturelle du Havre

16h-17h : Table ronde « L’aventure et l’aventurier »

avec Armel Vrac, qui revient d’un long périple en Russie, Nicolas Bansaye, responsable-médiation et Gabrielle Baglione, responsable de la collection Lesueur du muséum d’histoire naturelle du Havre, Jacques Beurier, chirurgien orthopédique et traumatologue qui s’est rendu en Haïti après le tremblement de terre de 2010, Stéphane Guibert, professeur d’espagnol, Marie-Charlotte Tessier et Didier Guilliomet, professeurs de philosophie.

 

Remerciements à Eric Levéel (poète-slameur) et à la bibliothèque Armand Salacrou qui prête l’exposition sur les explorateurs havrais.

Pour rappel, l’inscription à l’une (ou plusieurs interventions) se fait pour une classe par le professeur en charge de la classe au moment de l’intervention.

 

En illustration, Leonardo Di Caprio interprétant Hugh Glass dans le film d’ Alejandro González Iñárritu, The Revenant (2015)

 

 

 

 

L’histoire est-elle une science? par Laurène Tabouillot (TL1)

L’Histoire est une discipline dite des Humanités qui étudie les évènements du passé de notre espèce et cherche à comprendre leurs impacts sur son présent. Cet attachement à la connaissance et au déchiffrement du passé est presque aussi ancien que les Hommes, puisque celui qu’on définit comme le premier historien est Hérodote, un grec du -Ve siècle qui a dépeint dans ses livres la guerre de son peuple contre ses voisins perses, avec une neutralité inédite. Il reconnaissait les mérites et les défauts de chacun, sans patriotisme aucun. Cette neutralité est ce qu’on pourrait attendre d’un Homme de sciences, mais ce n’est pas tout à fait synonyme d’objectivité, qui en est la véritable qualité première. En effet, on définit communément la science comme l’étude objective, c’est-à-dire conforme à son sujet et méthodique, des phénomènes qui régissent l’univers, par exemple à l’aide de protocoles expérimentaux. Peut-on procéder ainsi en Histoire et donc définir cette discipline comme une science ? Peut-on être objectif quand on étudie l’Histoire, ou le fait d’étudier le passé de sa propre espèce ou culture amène chaque historien à écrire sa version de l’Histoire ? Les commentateurs sarcastiques ont-ils raison de l’appeler la “science molle”, par opposition aux sciences dures comme la physique et la biologie ? L’enjeu de ce devoir sera de trouver une définition de l’Histoire.

L’Histoire étant racontée par ses acteurs, on ne peut guère espérer de leur part une totale objectivité.
En effet, aux premiers temps de l’Histoire écrite, c’étaient les acteurs eux-mêmes qui racontaient les événements auxquels ils avaient participé, comme Jules César dans La Guerre des Gaules. Bien entendu, les auteurs peuvent donc prendre la liberté de choisir quels évènements ils désirent faire connaître, leurs exploits par exemple, et ceux qu’ils préfèrent garder secrets, comme leurs défaites. On ne peut donc que prudemment se baser sur ces récits qui peuvent n’être qu’en partie vrais, ou tout du moins exclure certains pans de la vérité. C’est alors à l’historien de prendre du recul et de croiser les sources et les preuves pour éclairer au mieux les faits et les restituer fidèlement. On voit donc déjà que l’historien a au moins vocation à être objectif, c’est son but, son métier. Nous constatons que l’Histoire est à laisser aux historiens, qui seuls ont le désir d’être authentiques. A nous, ils laissent la mémoire du passé, qui est, par définition, individuelle et subjective. Pour autant, certaines personnes confondent leur statut de citoyen avec une mémoire et celui d’historien dont le métier est de connaître l’Histoire. Ainsi, les négationnistes et les révisionnistes remettent en cause le travail historique et élaborent des thèses qui le contredisent. Ils nient par exemple l’existence des chambres à gaz et des camps de la mort pendant la Seconde Guerre mondiale, ou avancent des théories complotistes sur les attentats du 11 septembre 2001… Cependant, ces attitudes de pensée sont intéressantes car le rapport de l’Homme à l’Histoire fait partie de l’étude historique. C’est l’étude des mémoires d’un événement, qui sont souvent symptomatiques d’une époque, qui apporte un éclairage dessus. Cet éclairage est cependant subjectif, puisqu’il dépend des mémoires particulières à dimension émotionnelle.
Une autre déviance du travail de l’historien est l’anachronisme et l’utilitarisme. Ainsi, Croce disait que “Toute Histoire est contemporaine”, pour évoquer le fait que l’Histoire a toujours une résonance dans le présent et peut y apporter du sens, et vice-versa. Cependant, il faut faire attention à ne pas transposer nos moeurs et notre manière de voir les choses à une époque radicalement différente. Ainsi, Hannah Arendt dénonce notre vision moderne de l’esclavage antique. Si les Anciens confiaient le travail aux esclaves, ce n’était pas dans le but de faire des économies avec une main d’oeuvre gratuite, mais bien parce que le travail était vu comme inhumain et les esclaves comme non-humains. De même, l’utilitarisme est le fait d’utiliser l’Histoire à des fins politiques, et donc de la détourner pour son propre bénéfice. Jean-Marie Le Pen a ainsi détourné la figure de Jeanne d’Arc pour servir de symbole au Front National.
L’Histoire fait aussi les frais d’interprétations, comme dans la théorie du matérialisme historique de Marx, dans laquelle ils soutient que l’Histoire est celle de la lutte des classes, de la lutte pour la possession des moyens de production, et que les motivations historiques ne sont jamais idéologiques, mais matérialistes et économiques, comme pour la Révolution française. Dans un tout autre registre, Adolf Hitler a quant à lui développé dans Mein Kampf la théorie de la lutte des races. Ces deux modèles ont entrepris d’agencer l’Histoire selon leurs théories personnelles, ce qui occasionne forcément de la subjectivité.
L’interprétation est également présente, mais nécessaire, pour déchiffrer les langues anciennes des livres sacrés comme le Coran, qui est intraduisible à la perfection, ou les hiéroglyphes égyptiens, qui laissent donc la part belle aux interrogations et aux diverses et parfois mal intentionnées théories, et où il est difficile d’établir des certitudes absolues.
Nous avons vu dans cette première partie que l’Histoire, si elle a vocation à être étudiée objectivement par les historiens, ils se doivent d’éviter plusieurs écueils. De même, lorsque d’autres personnes interviennent dans l’étude de l’Histoire, c’est rarement pour être objectif. Si elle n’est pas encore une science, nous avons d’ores et déjà établi qu’il s’agit d’un véritable métier.

Ce métier, comme tous les autres, a des outils, des méthodes. Celles-ci ont été définies au XIXe siècle, notamment par Ranke, qui voulait élever sa discipline au rang de science. Il a donc élaboré des méthodes de recherche, de rédaction, d’éthique, préconisé des sources… Mais plus récemment, avec les progrès techniques et technologiques, l’Histoire a vu se mettre à son service de nouveaux outils. Ces outils sont de nature scientifique, comme la datation au carbone 14 ou l’ADN qui a permis par exemple de remettre en cause l’identification de certaines momies égyptiennes ou l’emplacement du tombeau de Jésus. L’utilisation de la science dans l’Histoire donne une légitimité à l’objectivité de la discipline. Si l’Histoire n’est pas une science, au moins la science se met à son service. Ces outils scientifiques a priori indiscutables ne sont pas les seules sources de confiance de l’historien. Il utilise aussi les archives administratives, qui par les données qu’elles recensent apportent des renseignements précieux. Cependant, il faut parfois attendre des décennies pour que la totalité des archives soit rendue publique, généralement jusqu’à la mort de toutes les personnes citées dedans, ce qui retarde considérablement la recherche historiques. Pour cette raison, Robert Aron a écrit un livre sur le régime de Vichy au lendemain de la guerre comportant de nombreuses erreurs, dues à des archives incomplètes et très certainement aussi à un manque de recul par rapport aux évènements. L’américain Robert Paxton a lui eu accès à l’entièreté des archives allemandes, dont l’ouverture complète a été demandée très tôt dans un souci de transparence et d’expiation pour que le travail historique soit effectué et que le pays puisse se reconstruire. Son livre La France de Vichy a été un bouleversement, car il montre une vérité objective à laquelle les Français n’étaient pas préparés. L’Histoire a ainsi une fonction révélatrice et rédemptrice que les sciences n’ont pas, car elles se contentent d’expliquer quand l’Histoire veut comprendre. Comprendre n’est ni excuser ni justifier, comme le voulait Ranke lorsqu’il préconisait de “ne dire les choses que comme elles se sont passées”. Il avait peut-être tort de vouloir à tout prix calquer l’Histoire sur le modèle de la physique ou des autres sciences naturelles.
Si on se donne la peine de créer des outils fiables pour le travail de l’historien, c’est déjà parce qu’il est utile, même si ce n’est pas notre sujet, mais aussi parce qu’on lui reconnaît son besoin d’objectivité et qu’on admet que ses résultats ont valeur de preuve, comme en sciences. Quand on demande aux historiens d’expliquer des phénomènes de société actuels, c’est parce qu’on estime leur travail et qu’on le trouve objectif et apte à nous éclairer.
Ainsi, on accorde à l’Histoire une valeur supérieure à un récit littéraire ou à un discours politique, car on lui accorde une légitimité à expliquer le passé et le présent, à le comprendre. On admet aussi l’effort d’objectivité des historiens, qui vont même jusqu’à refuser le devoir de mémoire pour rester libres de faire leur travail.
Cependant, les archives, les témoignages, les photographies, les films, les fossiles, les vestiges, les peintures rupestres… ce sont tous des sources des historiens, mais qui ne signifient pas grand chose sans interprétation, si on se contente d’énoncer des faits à leur propos sans les relier à un contexte, à des enjeux, des causes, des conséquences, on n’en saisit pas toute l’importance et ce n’est plus de l’Histoire.

Il faut accepter que l’Histoire ne sera jamais une science exacte figée dans le marbre et fermée à la subjectivité.
En effet, elle étudie les Hommes, leurs histoires, leur passé, leur présent. Selon le sociologue Dilthey, la subjectivité inhérente à l’identification émotionnelle aux Hommes de l’Histoire est inévitable. Étant donné qu’elle étudie ce qu’il y a de plus instable au monde, les Hommes, l’Histoire se doit de s’adapter à eux, et les historiens doivent adopter leur subjectivité pour les comprendre, eux et leurs actions. De plus, l’Histoire est vécue au quotidien, on a parfois l’impression de vivre des moments historiques, que le présent est déjà l’Histoire, comme avec la chute du Mur de Berlin, la libération de Mandela, la légalisation du mariage pour tous, ou plus tragiquement, les attentats de Charlie Hebdo et de Paris, qui ont tristement marqué les mémoires. Car justement, dans ces cas-là, Histoire et mémoire sont intrinsèquement liés, tant la charge émotionnelle est forte, et qu’elle ruine l’objectivité historique, bien que l’événement soit en effet historique. Mais l’Histoire est aussi faite de ces sentiments, des joies, des tristesses, des peurs, de l’admiration, de la haine… Il est impensable de dissocier l’Humanité et ses sentiments de l’Histoire, car elle est précisément celle des Hommes, et donc à leur image.
Si certains historiens tiennent à l’objectivité pure et dure dans le traitement historique, jusqu’à refuser de se plier aux lois mémorielles, ce qui est moralement ambigu, mais déontologiquement compréhensible, d’autres acceptent de lier subjectivité émotionnelle, interprétation, et rigueur historique, pour obtenir ce mélange caractéristique de l’Histoire des Hommes. C’est le cas du philosophe Paul Ricoeur, qui défend cette idée selon laquelle l’interprétation, bien que subjective, reste tout à fait raisonnable du moment qu’elle peut être admise par un certain nombre d’esprits la considérant comme objective et cohérente. L’Histoire ne peut et ne doit pas chercher à rejoindre le cercle des sciences, qui est trop étroit et réducteur pour elle. A cheval entre la sociologie, la science des comportements humains, et les sciences physiques et biologiques pour les méthodes et les outils, elle est un mélange parfaitement singulier, dont elle doit accepter l’unicité et surtout le caractère indispensable du jonglage incessant entre subjectivité et objectivité.

Nous avons tenté tout au long de ce devoir de trouver une définition satisfaisante de l’Histoire. Celle-ci serait donc une discipline au croisement de beaucoup d’autres, la littérature pour la construction du récit, la sociologie pour la compréhension des agissements humains, et la biologie pour les dernières méthodes. Nous voyons donc que l’Histoire est difficilement classable dans une catégorie définie, mais qu’elle emprunte des caractéristiques à de nombreux domaines. Pour répondre à la question d’épistémologie qui a été la base de notre réflexion – L’Histoire est-elle une science ? -, je répondrais que non, elle est beaucoup plus que cela.