American sniper : individu ordinaire et héros communautaire

Posté le 21 mars 2015 | Catégorie: A lire-à voir-à écouter

Le dernier film de Clint Eastwood, American sniper, (http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=208041.html), adaptation d’une autobiographie d’un tireur d’élite de l’armée américaine, suscite la polémique. Ce film raconte l’histoire de Chris Kyle engagé volontaire dans l’armée américaine après les attentats du 11 septembre 2001. Formé comme tireur d’élite, il est envoyé en Irak. Sa mission est de protéger ses camarades lors des interventions sur le terrain.

Certains voient dans ce film un film pro-guerre ou pro intervention américaine en Irak. Or Clint Eastwood s’est toujours opposé publiquement aux différentes interventions américaines à l’étranger (http://www.lefigaro.fr/cinema/2015/03/18/03002-20150318ARTFIG00360-clint-eastwood-american-sniper-est-un-film-anti-guerre.php).

Le film ne semble pas être un film de guerre. Certes certaines scènes réalisées sont difficilement soutenables. Mais l’intérêt du film porte sur le personnage principal davantage que sur les événements peu contextualisés.

Mais le film n’est pas davantage un film sur la psychologie du héros. Celle-ci est peu mise en scène. Il est possible de s’interroger sur ce point. Clint Eastwood met rarement en scène la psychologie de ses héros. Ceux-ci ont une forme de détachement affiché par rapport aux événements auxquels ils sont confrontés.

Le film reprend des interrogations présentes dans l’ensemble de l’œuvre eastwoodienne sur l’individu, la communauté et la violence.

Clint Eastwood défend une nouvelle fois les valeurs individuelles de courage et d’abnégation.  S’il a souvent mis en scène des justiciers, Eastwood présente ici un héros ordinaire, devenu héros national malgré lui. Kyle ne semble avoir aucun plaisir à tuer. Il est marqué par l’enseignement d’un père brutal qui lui apprend le maniement du fusil et n’hésite pas à le menacer de coups s’il ne s’avère pas capable de protéger les siens. Mais cet enseignement suffit-il pour forger la personnalité du héros et à justifier son engagement dans l’armée ? Cela est peu probable. Adulte, Kyle semble à la dérive avant son engagement. En opération, il s’illustre par sa précision de tir hors norme et obtient la reconnaissance des soldats mais aussi des officiers.

Clint Eastwood défend une nouvelle fois les valeurs communautaires. Le héros est rapidement surnommé « The legend » pour son efficacité au tir. Pourtant il ne se met pas en valeur, ne s’accorde aucun répit ou privilège. Au contraire, la reconnaissance que lui vouent ses camarades renforce son sens du devoir. Kyle est un rempart, un appui, un modèle qui rassure ses camarades lors des sorties sur le terrain. Ce sens du devoir l’entraine à obsessionnellement penser au combat. En conséquence, Kyle néglige sa propre famille. Héros attendu sur le terrain, il ne comprend pas le point de vue de son frère engagé comme lui mais qui préfère être rapatrié. Admiré par ses camarades, il n’est plus reconnu par son épouse. Eastwood montre combien le sentiment d’appartenance est à la fois fragile, construit et fantasmé. Durant le temps de son engagement, Kyle n’est ni un père ni un mari. Il n’est plus un individu. Son corps incarne le corps communautaire militaire, solidaire et offert en protection de la nation.

Clint Eastwood s’interroge une nouvelle fois sur la violence qui façonne l’histoire américaine. Cette violence s’exprime comme une forme de fatalité. Déclenchée par des événements imprévus, elle dépasse l’individu qui consent à y participer. Le Chris Kyle eastwoodien reste un personnage ambigu, avouant lors de sa formation trouver plus facile de tirer sur des cibles vivantes. Quelle violence porte-t-il en lui malgré son impassibilité ? Clint Eastwood reprend une nouvelle fois le thème du double. Kyle est opposé à un sniper adverse redoutable qu’il va finir par abattre après une traque impitoyable. Quel autre lui-même représentait le sniper adverse ? Cette dernière victoire incite Kyle à rentrer définitivement aux États-Unis auprès des siens. Chris Kyle semble alors avoir vaincu ses angoisses et sa part d’ombre. C’est lorsqu’il parvient à réintégrer la vie quotidienne familiale que Kyle perd la vie. Les funérailles nationales qui lui sont rendues lui accordent une stature et une appartenance historique qui l’ôtent de nouveau à sa famille. Le héros malgré lui ne s’appartient plus et n’appartient plus aux siens. La violence individuelle est légitimée par l’État.

Clint Eastwood présente donc, malgré son habituelle réalisation linéaire, une œuvre plus complexe qu’elle n’y parait au premier abord. Le Chris Kyle eastwoodien reste au final un mystère. Le film transmet une impression de gâchis. Malgré ses interventions, Kyle regrette de n’avoir pu sauver davantage de ses camarades. Malgré son statut, il finit assassiné par un ancien soldat, psychiquement atteint, que pourtant il essayait d’aider. Malgré ses héros, les États-Unis se sont enlisés en Irak. Le temps et les héros passent mais la violence, inexorable, demeure. Ce film, nommé six fois aux Oscars et qui a obtenu le prix du meilleur montage sonore, est donc à voir même si certaines scènes sont de nature à choquer un public sensible.

Jean-Marc et François Goglin

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