La théorie des petits groupes de W. R. Bion

Posté le 4 septembre 2013 | Catégorie: Psychologie sociale

Wilfred Ruprecht Bion (1897–1979) est un psychanalyste britannique qui s’est intéressé à la psychose. Il a également été un pionnier de la psychothérapie de groupe et de la psychanalyse groupale. En 1961, il publie son premier ouvrage sur la psychologie des groupes. Deux questions animent sa démarche : définir ce qu’est un groupe et préciser quel fonctionnement inconscient collectif anime le groupe.

Les représentations du groupe

Un individu qui intègre un groupe a une perception des choses et un comportement modifié. Celui-ci se conforme à ce qui est dicible dans le groupe et recevable par ses membres. Ainsi l’expression qui est sensée être individuelle devient-elle l’affaire du groupe.

Le paradoxe réside dans la croyance tenace que chaque membre, quand il parle, le fait en son nom propre, alors qu’en tant qu’appartenant au groupe, c’est aussi et surtout au nom du groupe qu’il s’exprime .Retour ligne automatique
La conséquence première de ce phénomène, qui touche chacun à son insu, concerne :

* la difficulté du groupe à accepter entre membres les différences personnelles ;

* la propension pour chaque membre à ressentir ces différences comme une menace potentielle contre sa propre intégrité.

Chaque groupe serait ainsi régit, dans son fonctionnement, par la « mentalité » qui lui est propre. Cette « mentalité du groupe » correspond à l’ensemble de représentations peu ou pas conscientes qui s’imposent à ses participants, comme autant de règles à respecter pour en être un membre légitime. Plus profondément, elle est l’agrégat des constructions et des défenses de chacun des participants face aux angoisses qui naissent de toute tentative d’évolution, vécue comme un danger.

D’après Bion, l’organisation inconsciente du groupe autour d’un système de représentations, qu’il appelle mentalité, s’originerait dans la constitution d’un binôme, plutôt fusionnel, de même sexe ou de sexe différent, posant « l’hypothèse de base » à partir de laquelle s’organise le fonctionnement grégaire.

Bion propose trois hypothèses de base génériques :

* « la dépendance » : l’objectif premier est la réalisation, l’affirmation et la pérennisation de l’appartenance au groupe ;

* « l’attaque-fuite » : l’organisation se construit sur la base de l’exclusion de tout élément étranger au groupe ;

* « le couplage » : le rassemblement se fait autour d’un couple (lui-même constitué sur la base d’une attirance sexuelle réciproque) considéré comme incarnation d’un modèle parental ou familial idéal.

Les tensions dans le groupe

Bion s’est particulièrement intéressé aux tensions existant dans les groupes. Le modèle de fonctionnement (ou « mentalité ») du groupe, ressenti comme volonté unanime, est la première source de souffrance individuelle, du fait qu’il entre en conflit avec les désirs personnels de chacun. Souvent sans le vouloir, parfois délibérément, les participants cherchent à mettre mal à l’aise toute personne qui propose une nouveauté. Du coup, se sentant en danger face aux désirs de transformation, le groupe est mu par « la haine de tout apprentissage par l’expérience ». Il masque alors ce sentiment difficile à exprimer et à élaborer par « le savoir d’instinct, sans évolution et sans apprentissage » .

Une autre source de tension réside dans l’harmonisation difficile entre la vie affective du groupe (émotions et sentiments) et sa capacité de discernement (prises de conscience, réflexion), l’une et l’autre étant liées de façon diachronique : l’élaboration (la mise en mots des affects) ne se réalisant, y compris spontanément, que dans l’après-coup. Une situation de souffrance ou de doute peut ainsi survenir dans cet entre-temps (laps de temps qui sépare le vécu de sa symbolisation), ou dans la fixation, en fonction de la personnalité de chaque membre, à un mode de fonctionnement (par exemple uniquement rationnel) ou à un autre (uniquement affectif), plutôt que d’accepter un va et vient naturel entre les deux.

L’apport original de Bion se situe dans la comparaison entre la relation de l’individu au groupe et celle du nourrisson à sa mère. En effet, la vie au sein d’un groupe provoque, par le biais de processus inconscients de régression , des mécanismes archaïques de défense comme l’identification projective, le clivage ou l’idéalisation. Ainsi en va-t-il de l’adulte qui devient partie prenante de la vie affective d’un groupe déjà constitué : le nouvel entrant doit faire face à « une perte momentanée de perspicacité, avec une impuissance face à des sentiments violents incompréhensibles ». L’inconfort qui résulte de son arrivée au sein du système engendre de part et d’autre des phénomènes persécutifs, soulagés ponctuellement, et de façon toute provisoire, par le recours à la plaisanterie, à la dépréciation, ou en sens inverse à la sur-valorisation (=éloge factice).

Les modes d’équilibrage

Face aux conflits internes nés de la proposition d’évoluer émise par l’un des membres, une des façons courante de réagir de la part du système (groupe) est de favoriser un schisme donnant naissance à deux sous-systèmes : l’un majoritaire et conservateur, défenseur du statu quo, l’autre très minoritaire promoteur de l’innovation.

Le passage du savoir préformé à « l’apprentissage par l’expérience » s’opère par l’acceptation de la dépression . Un groupe qui n’autorise pas la déprime, ou même la dépression, à ses membres est un système qui risque tôt ou tard de se fossiliser. Seule l’acceptation des moments dépressifs de l’ensemble ou de chacun des participants permet d’explorer les limites des représentations et de se re-situer individuellement par rapport à son désir et aux frustrations qu’implique la présence des autres avec leurs propres désirs.

Les moments dépressifs rendent également possible le repli sur soi, qui assure à la personne un contact avec sa réalité intérieure, seul vrai baromètre des actions qu’elle est à même de poser, des initiatives qu’elle est capable de prendre en fonction des qualités qui sont les siennes, et non plus pour répondre à la demande réelle ou supposée du groupe (idéal du moi groupal et surmoi du groupe).

L’apprentissage par l’expérience, au plus près de ce qui est vécu, et donc la transformation du groupe, son évolution, sont possibles lorsque le groupe a confiance dans les réussites et les échecs, les hauts et les bas de chacun de ses membres, tout autant que de l’ensemble humain qu’il constitue.

Cet ouvrage, devenu un classique de la psychologie des groupes, est réédité régulièrement aux Presses Universitaires de France.

Jean-Marc Goglin 

» Filed Under Psychologie sociale

Les commentaires sont clos.

  • Catégories

  • RSS Revue de presse internationale à réécouter

  • RSS Le Monde selon Hubert Védrine

  • RSS Le Monde selon Stéphane Rozès

  • Haut | Rectorat de Rouen

    Copyright © 2023. BlochNotes utilise WordPress et est hébergé par le rectorat de Rouen | Design: www.YGoY.com | Traduction niss.fr