Fév 07 2011

Entretien avec Marc Delmotte

Publié par à 13:51 dans Non classé


I : Réponses aux questions des élèves par Marc Delmotte, Ingénieur de recherche au CNRS, au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (LSCE) à Gif sur Yvette (Essonne).

Fanny

1. Pourquoi avez-vous choisi ce métier ?

Depuis que je suis tout petit, j’ai toujours été attiré par les métiers proches de la nature et par la neige. Je voulais d’abord travailler dans les eaux et forêts, puis à la météorologie nationale. J’ai poursuivi mes études dans le domaine de la physique dans ce but et à la fin de mes études j’ai eu l’opportunité de faire une thèse (un travail de recherche) sur l’étude des climats passés dans les glaces polaires. J’ai été passionné par ce travail de recherche et j’ai eu la chance de réussir un concours au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) et d’en faire mon métier.

2. Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans votre métier ?

Il y a plusieurs aspects dans mon travail, mais ce que je préfère c’est le développement, la mise au point et le travail sur les instruments de mesure que nous utilisons pour la recherche. Un aspect important de ce travail qui lui est souvent associé sont les missions sur le terrain (installation, mise en route et tests des instruments sur les sites de mesure comme au Groenland par exemple). Cette partie terrain implique aussi tout un travail de préparation de la mission que l’on appelle la logistique (envoyer le matériel sur place, trouver les sites pour installer les instruments, prendre contact avec les gens sur place…). Un autre aspect de mon travail que j’apprécie c’est la diffusion des connaissances à travers les conférences scientifiques mais aussi via la participation à des actions de vulgarisation auprès du grand public (conférences ou dialogues dans les écoles, auprès du grand public, durant les fêtes de la science ou autre, rédaction d’ouvrage pour les enfants comme celui que j’ai écrit avec ma femme « atmosphère, quelle effet de serre », Editions Le Pommier, coll. Minipomme, n°32 ).

3. Quel est votre meilleur souvenir ?

Je ne sais pas s’il y a vraiment un meilleur souvenir, mais je garde des images très fortes de mon premier voyage au Groenland et je suis toujours émerveillé chaque fois que j’y retourne. Mon voyage dans les terres australes françaises cet automne, une rotation d’un mois à bord du bateau océanographique Marion Dufresne entre Crozet, Kerguelen et l’île Amsterdam reste aussi un moment très fort pour mois (paysage et lien humain très forts).

Florine (notre championne de Judo)

1.Êtes-vous célèbre ?

Non et cela ne me manque pas !

2. En quoi consiste votre travail ?

Il y a une partie du travail qui consiste à rédiger des documents et des projets de recherche pour trouver des financements. Une autre partie consiste à contrôler la qualité des mesures qui sont faites au laboratoire, à diriger le travail des deux techniciens qui sont chargés de ces analyses et à les aider en cas de pannes ou de soucis sur les instruments de mesure. Je dois également gérer avec ma collègue le bon fonctionnement de notre réseau de station de mesure (repartie sur presque tous les continents) pour l’analyse des gaz à effet de serre. Enfin une partie de mon travail consiste aussi à exploiter les résultats de nos analyses, à mettre au point, à tester et à installer des nouveaux instruments, ce qui est la partie plus scientifique proprement dite du travail.

3. Quelles études avez-vous faites ?

J’ai fait un bac scientifique (D à l’époque) puis j’ai suivi la filière universitaire en physique à l’université d’Orsay (Paris XI), puis en météorologie et physique de l’atmosphère à Clermont-Ferrand avant de faire une thèse de doctorat à l’Université de Grenoble (en commun sur deux laboratoire, le LSCE et le laboratoire de Glaciologie de Grenoble).

4. A quel âge avez-vous commencé ?

J’ai commencé ma thèse à 24 ans et j’ai terminé à 27 ½. J’ai ensuite été recruté au CNRS après deux ans de post-doctorat à l’âge de 29 ans. Durant toute cette période nous sommes payés pour notre travail.

5. Combien d’heures travaillez-vous par jour ?

Je ne compte pas mes heures, cela peut varier d’un jour à l’autre et d’une semaine à une autre, cela dépend de l’urgence et de la charge de travail en cours. En moyenne cela se situe entre 8 et 10 h/jours mais je conserve toujours du temps pour ma vie de famille, le sport et les loisirs qui sont indispensables pour que je me sente bien.

Romain

1. Vivez-vous lors de vos missions au Groenland avec les inuit ?

Non, le lieu où je travaille au Groenland est isolé et se situe à 5km de tout autre site habité. Il n’y a pas d’Inuit à Ivittuut, les personnes les plus proches de nous sont les militaires danois de la base de Gronnedal et il y peu d’inuit qui vivent là bas. Le village Inuit le plus proche se situe à 5 km environ par la mer et s’appelle Arsuk.

2. Où se situe la base au Groenland ?

Elle se situe sur la côte ouest du Groenland, tout au sud, à environ une heure de vol en hélicoptère de l’aéroport de Narsarsuaq, direction plein ouest en ligne droite. Le village s’appelle Ivittuut ou Ivigtut et est une ancienne mine abandonnée et autrefois exploitée pour le minerai de cryolite.

Thibault

1. Qu’est-ce qu’une carotte de glace ?

Une carotte de glace est un morceau de glace que l’on va chercher dans les profondeurs des glaciers à l’aide d’un carottier. On fait des forages en particulier sur les calottes polaires (qui sont d’énormes glaciers) car la neige ne fond pas dans ces zones et on peut donc avoir des carottes très longues et donc très anciennes. En général une carotte de glace ressemble à un cylindre d’environ 10 cm de diamètre et 2 à 3 m de long.

2. Comment la prélève-t-on ?

On utilise un instrument que l’on appelle un carottier et qui est constitué d’un câble d’acier très long (parfois plusieurs kilomètres) qui est attaché à un tube d’environ trois mètres et qui est creux en sont milieu et qui possède un équipement électronique et un petit moteur à son extrémité. A l’autre bout du tube il y a des couteaux (comme des lames de rasoirs) qui vont couper la glace lorsque l’on va faire tourner le tube pour l’enfoncer dans la glace (comme pour enlever un bouchon avec un tire bouchon). On procède part passe successives, c’est à dire qu’on fore les 3 premiers mètres, on ramène la carotte à la surface, puis on fore les 3 mètres suivants et ainsi de suite jusqu’à toucher le socle rocheux. Le forage le plus profond a été fait à Vostok en Antarctique et on a atteint une profondeur de 3623 m de glace.

Carotte de glace du forage EPICA (DOME C, Antarctique), au second plan le tube de carottage avec les couteaux.


Manon

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire votre métier ?

Voir la réponse plus haut. Un métier où l’on apprend chaque jour, qui permet aussi des contacts humains avec d’autres cultures et qui permet d’explorer certains endroits encore peu accessibles (il reste un petit coté aventurier dans mon travail que j’aime bien).

Lucas

Où avez-vous travaillé avant le Groenland ?

En France et en Europe surtout. J’ai eu l’occasion de travailler avec des australiens durant ma thèse et de me rendre sur place. Actuellement je travaille aussi beaucoup avec les Indiens et nous devrions aller installer des nouveaux instruments là-bas d’ici la fin de l’an 2011.

Caroline

1. Est-ce que votre travail permet de faire avancer les connaissances sur le climat ?

Oui. Pour ce qui concerne les glaces polaires que j’ai étudiées durant ma thèse, leur étude permet d’apprendre comment le climat à varier au cours du temps et quels sont les liens entre le climat et par exemple les gaz à effet de serre ou d’autres éléments qui peuvent interagir sur le climat (par exemple la végétation, les activités humaines …). Pour ce qui concerne le suivi des gaz à effet de serre dont je m’occupe actuellement, on essaye de comprendre comment le système climatique réagit à l’augmentation continue de ces gaz dans l’atmosphère et quelles peuvent être les conséquences de cette augmentation. On utilise aussi tous ces travaux pour essayer de mieux comprendre comment le climat fonctionne et pour essayer de simuler le climat du futur.

2. Pourquoi avez-vous voulu vraiment travaillé sur le climat et l’environnement ?

J’ai toujours été passionné par la neige et la glace, j’aime le contact avec la nature et les grands espaces et j’ai besoin d’avoir un travail qui me permette de ne pas rester assis sur une chaise toute la journée. J’espère également que le travail de recherche permet de faire avancer les connaissances et pourra servir à mieux comprendre et ainsi mieux préserver notre environnement.

Adèle

Que constatez-vous après vos recherches ?

C’est une vaste question à laquelle il est difficile de répondre en quelques lignes. Ce que l’on constate c’est que la concentration des gaz à effet de serre ne cesse d’augmenter dans l’atmosphère, qu’elle n’a jamais été aussi forte depuis au moins 820 000 ans et que cette augmentation se traduit par un réchauffement du climat. L’augmentation des concentrations en gaz à effet de serre est liée pour l’essentiel aux activités humaines et devrait conduire à un réchauffement dont l’intensité dépendra de nos choix énergétiques futurs et de l’évolution de la démographie mondiale.

Les conséquences du réchauffement sont une autre question dont nous pourrons discuter par ailleurs si vous le souhaitez.

Pauline

A quoi est dû le réchauffement climatique ?

Pour l’essentiel à l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, elle-même issue des activités humaines qui reposent sur l’utilisation d’énergies fossiles telles que le gaz, le pétrole ou le charbon. D’autres éléments comme le volcanisme peuvent aussi avoir un impact mais sur le court terme (1-2 ans)

II Description de la dernière mission au Groenland en octobre dernier.

Entre le 29 septembre et le 15 octobre dernier, je me suis rendu comme chaque année depuis trois ans en mission au Groenland sur le site d’Ivittuut. Le but de cette mission annuelle est de faire la maintenance des instruments de mesure que nous avons installés sur place et qui permettent de mesurer en permanence la concentration en dioxyde de carbone de l’air et aussi celle de l’oxygène. Nous partons à deux personnes et sur place nous avons plusieurs tâches à remplir.

Tout d’abord nous devons vérifier le bon fonctionnement des appareils, et éventuellement ajuster ou refaire les réglages. Ensuite nous devons changer un certains nombre d’éléments qui s’usent à force de fonctionner comme les pompes, les filtres etc. On doit également changer les gaz de référence que l’on utilise pour étalonner et contrôler le bon fonctionnement des instruments. Il s’agit en fait de cylindres qui contiennent de l’air comprimé et pour lesquels on connaît déjà la concentration en CO2 et en oxygène (on les a mesurés au laboratoire avant de les envoyer sur le terrain). Leur mesure et leur utilisation permet de caler les instruments de mesure et de contrôler leur bon fonctionnement. On fait aussi des exercices d’inter-comparaison en mesurant des cylindres venus d’autres laboratoires avec les instruments du Groenland. Cela permet de contrôler la validité et la qualité des mesures. Tout cela prend du temps car il faut contrôler qu’il n’y a pas de fuite sur les lignes de mesures à chaque fois que l’on change les cylindres et il faut aussi entre 1 et 3 jours de mesure pour chaque cylindre. C’est cylindres sont lourds et encombrants (environ 65 kg chacun), nous en avons une dizaine à changer chaque année et c’est la raison pour laquelle nous partons toujours à deux personnes. Nous sommes également un peu isoler et c’est aussi pour des raisons de sécurité que nous sommes toujours au moins deux sur place. Enfin cette visite est l’occasion de faire le point et de donner les consignes à nos collègues Danois qui viennent chaque semaine sur le site de l’observatoire pour faire la maintenance hebdomadaire des instruments depuis la base toute proche. C’est aussi l’occasion de passer un bon moment et d’échanger ensemble autrement que par téléphone ou courrier électronique.



Commentaires fermés sur Entretien avec Marc Delmotte

Les commentaires sont maintenant fermés .