Mar 19 2018

La rencontre avec un résistant-déporté : une parole rare !

Publié par à 8 h 18 min dans Histoire-Géo.,PARCOURS CITOYEN

Juste avant les vacances, les élèves de 3è C et d’autres élèves volontaires ont assisté au témoignage poignant de M. Biaux, résistant ébroïcien et déporté au camp de concentration de Neuengamme (Allemagne du Nord-Ouest). Il a évoqué la vie quotidienne sous l’occupation dans l’Eure et expliqué qu’il avait plusieurs fois échappé à la mort. M. Biaux entra dans la Résistance à l’âge de 17 ans. Son rôle était d’accompagner jusqu’à Paris les pilotes britanniques ou américains qui avaient été parachutés en Normandie. Il a été dénoncé et emprisonné à Evreux puis déporté en camp de concentration en Allemagne, où il est resté 11 mois. M. Biaux est le seul survivant dans le département à avoir été déporté en camp de concentration. (résumé rédigé par les élèves)

Dans la salle qui accueille une 40aine d’élèves, M. Biaux prend le micro puis commence son récit qui va durer presque 2h00. L’émotion gagne l’auditoire, des cahiers s’ouvrent timidement pour prendre des notes, mais très vite captivés dès les premières paroles, les visages se ferment, les têtes se baissent, un voile d’humilité s’étend sur les premiers rangs : les élèves se tiennent par la main, se rapprochent pour mieux se soutenir. La réalité est dure à entendre, les élèves osent à peine échanger des regards : ils sont figés sur le témoin. On se recroqueville, on essaye de croire à ce que l’on entend… car l’histoire s’incarne devant eux, elle sort des manuels, des documentaires en noir et blanc : l’Histoire est là devant eux. Ce monsieur de 93 ans les impressionne : « il lit sans lunettes, il a une mémoire phénoménale, il a échappé de nombreuses fois à la mort, il se souvient de tous les noms, comment a-t-il fait pour survivre à tout ça… » sont les premières réactions en sortant de la salle.

Article réalisé à partir des exposés et le compte-rendu faits par les élèves de 3è C (Axelle, Clémentine, Cécilia, Alycia…)

Son engagement dans la Résistance euroise :

Né en 1925, André Biaux est entré en résistance en décembre 1942 – à l’âge de 17 ans – sous un nom d’emprunt « Tom » afin de se protéger puis a rejoint le mouvement « Vengeance », groupe d’action immédiate. De son adolescence, il se rappelle le couvre-feu, le rationnement, la pénurie, les bombardements : il voit les incendies dans Evreux après les bombardements allemands en Juin 1940.

À bicyclette, il a distribué des tracts la nuit et les premiers journaux de résistance : « Témoignage chrétien » et « Le courrier de l’air » imprimés à Londres et largués par avion la nuit avec une petite grenade pour disperser les tracts ensuite distribués par la résistance. Puis il a récupéré des aviateurs alliés pour les cacher dans une ferme. Toute personne cachant quelqu’un risquait d’être mis à mort.

En 1943, il a accompagné des aviateurs sur Paris pour qu’ils puissent retourner en Angleterre et reprendre le combat. André Biaux a aussi volé des cartes d’alimentation, livrer des fausses cartes d’identité à ceux qui entraient en résistance. C’était cela la Résistance, des actes anodins, sans vraiment réfléchir mais il fallait agir contre l’occupant qui pille et contrôle tout et Vichy qui collabore.

Son arrestation et sa déportation :

Le 20 mai 1944, il est arrêté par la Gestapo suite à une dénonciation par un policier français qui avait besoin d’argent. Après un séjour à la prison d’Évreux, André Biaux est déporté dans le camp de concentration de Neuengamme (près d’Hambourg). Le trajet dans un wagon (40 chevaux) a duré 3 jours et 3 nuits sans manger, ni boire.

La vie dans le camp :

André Biaux a été prisonnier pendant 11 mois (juillet 44 à mai 45). Arrivé dans le camp, l’accueil du commandant SS fut violent : « tout sabotage ou tentative d’évasion menaient à la peine de mort ».

Les vêtements, leurs papiers et les objets de valeur leur sont confisqués pour qu’ils perdent toute identité humaine, pour détruire leur personnalité. Ils sont totalement tondus et rasés puis doivent prendre une douche : 5 secondes d’eau chaude, 10 secondes d’eau froide. Cette salle de douche servait aussi de chambre à gaz ! De vieux vêtements pris sur des cadavres leur sont fournis. Les tenues n’étaient jamais lavées. Chaque déporté devenait désormais un numéro, à connaître en allemand lors des interminables appels debout dans le froid.

Pour survivre, il avoue qu’il préférait ne penser à rien : il vivait au jour le jour, avec la peur du lendemain. Le jour de ses 19 ans en juillet 44, il pensait que c’était son dernier anniversaire !

La nourriture du camp était mauvaise et en petite quantité : un demi-litre d’une eau marron la matin, une soupe de chou rouge le midi, comme le soir avec du pain rassi et une pomme de terre s’il avait de la chance.

Le plus dur pour lui, c’était le manque de sommeil. Les nuits sont très rudes et courtes : le couchage se fait dans des baraquements pour 100 personnes mais où s’entassent 300 détenus, les nombreux appels imposant aux détenus de changer de paillasses (par 2, têtes bêches pour 60 cm, pas de couverture ni d’oreiller), les alarmes alertant des bombardements deux à trois fois par nuit. Pour la toilette, les détenus se lavaient très tôt le matin : que le torse et sans savon. Ils avaient des poux et de la vermine. Ils étaient tous sales. Lors de l’évacuation de Brême où il a travaillé dans une usine pour sous-marin, il a été blessé à la jambe : avec l’infection due à la saleté, sa jambe a triplé de volume. La violence était omniprésente : les kapos (surveillants) pouvaient tuer « gratuitement » les prisonniers sans représailles. Il a vu ainsi beaucoup de camarades mourir sous ses yeux, une balle dans la tête « pour rien ». Il pouvait fouetter 25 à 100 coups un détenu pour dissuader les autres de tenter quelque chose.

Il y avait une infirmerie dans le camp où il n’était possible de rentrer qu’à partir de 40° de fièvre.

Les détenus devaient effectuer des travaux inutiles, dehors par tous les temps et en toutes saisons : c’est l’absurdité du système nazi. Il creuse un trou quelque part puis le rebouche le lendemain. Il transporte des barres de fer. Ce qui l’a le plus marqué, c’est quand il a raconté cette anecdote : pour monter le terrain du camp, il devait décharger des péniches et trier les gravats acheminés des décombres de la ville de Hambourg bombardée : lors du tri, il est tombé sur le crâne scalpé d’une femme victime d’un éclat d’obus.

Il y avait aussi une pièce dans le camp où l’on pendait les gens : plus de 1200 personnes dont des enfants, sont morts dans cette pièce.

Un long chemin vers la libération :

Pour ne pas laisser de traces, les Allemands ont demandé à André Biaux de dynamiter les fours crématoires du camp. Evacués du camp, les survivants ont été mis sur 4 bateaux. Pour pouvoir dormir debout, André Biaux se reposait sur l’épaule d’un camarade à tour de rôle. Pendant 13 jours, les cadavres se sont empilés dans la cale du bateau. Il a évoqué le froid, la faim et surtout la soif qui obligeait les déportés à boire leur propre urine. Les Alliés pensant que les Allemands essayaient de s’échapper, ont coulé 3 bateaux. M. Biaux était dans le 4è ! Les SS demandèrent au capitaine de couler le navire. Il a refusé, ce qui a sauvé les 700 derniers survivants. André Biaux a pu s’enfuir à la nage par le trou d’un canon tiré depuis la côte sur le bateau.

Ils ont du survivre en volant dans les maisons et les boutiques, en mangeant une patte de cheval crue… Le 8 mai, les soldats anglais passèrent dans le dortoir où les rescapés s’étaient réfugiés pour dire que la guerre était terminée : même si André Biaux était content, son état de santé s’était aggravé à cause de sa jambe infectée. Une ambulance qui passait par là, a pu l’emmener à l’hôpital où un médecin de l’Armée Rouge (soviétique) a enfin soigné sa jambe. Les premiers jours, il ne pouvait boire que de la tisane car en raison de son poids, il fallait réhabituer son corps à la nourriture lentement. D’autres s’étaient gavés de fromage et sont morts presque aussitôt.

A sa libération, André Biaux ne pesait plus que 36 kg !

À maintenant 93 ans, il continue de témoigner car c’est une promesse faite à un camarade de déportation il y a dix ans pour le remplacer auprès des scolaires. Il est resté longtemps sans pouvoir parler de tout cela en raison du traumatisme qu’il a vécu. Il avoue qu’il fait encore des cauchemars. Il termine son témoignage en nous montrant le poignard pris au capitaine du navire allemand qui a été fusillé pour insubordination, des photos du monument à Lübeck près de l’endroit où les bateaux ont été coulés : tous les 3 mai, des rescapés vont à l’endroit où les bateaux ont coulé, pour jeter une fleur en souvenir des 7000 morts en mer. Il estime avoir une grande chance d’être encore en vie alors que beaucoup de ses camarades ont disparu.

Les impressions des élèves :

– « Notre professeur nous parlait de la 1ère Guerre Mondiale et de la 2ème Guerre Mondiale : j’avais du mal à imaginer ces périodes, je ne comprenais pas pourquoi elles étaient si importantes à étudier. Je pensais que ces choses du passé étaient trop lointaines et sans vrai intérêt. Avec le témoignage d’André Biaux, j’ai réalisé la gravité et les horreurs que les gens ont pu vivre. J’ai compris que cela avait vraiment existé en France, ici en Normandie même si c’était il y a longtemps. » Samya, 3è C.

– « Ce témoignage était poignant et j’étais vraiment triste. Cela m’a fait pensé à mon grand-père qui lui aussi a vécu la guerre d’Algérie. Je vais lui poser des questions sur cette période pour apprendre encore plus de choses. » Léa, 3è D.

«  Ce temps, il le raconte comme s’il le revivait. On l’entendait souvent parler avec une voix tremblotante. Il montrait une émotion telle qu’il peinait parfois à contenir sa tristesse. Son témoignage m’a été droit au coeur. » Rachel, 3è D.

« Quand André Biaux a parlé de l’occupation, des privations, du rationnement et des bombardements sur Evreux, j’ai mieux compris ce qu’était une guerre totale. Il a vécu tout cela avec sa famille, il a perdu des membres de sa famille : son cousin a été fusillé. Quand on en a parlé avec notre professeur, on a évoqué le sort des civils à Damas en Syrie. Cela nous a fait penser que des gens en ce moment subissent les mêmes horreurs pas très loin de l’Europe. » Thomas, 3è D.

« J’ai ouvert les yeux sur les souffrances et les privations. Cela va marquer toute leur vie. M. Biaux n’arrive pas à oublier tout ça. J’ai été touchée par sa sincérité et ses nombreux souvenirs. » Léa L, 3è D.

« Ce témoignage m’a permis de mieux me rendre compte des difficultés de la guerre et à quel point cela entraîne des traumatismes. L’histoire n’est pas seulement dans les livres. Malheureusement, ceux qui peuvent la raconter sont peu nombreux. Je remercie M. Biaux d’avoir pris de son temps pour venir nous raconter ses souvenirs. Il a été courageux. C’est pour nos valeurs qu’il a combattu et souffert. Il n’était pas conscient des risques. Son premier acte de résistance a été de voler un calot (sorte de béret militaire) à un Allemand le long d’une route. Puis il a voulu rendre service à un ami professeur d’histoire à Evreux, M. Maury avec qui il a été déporté. C’est cette camaraderie et cette entraide qui l’a fait tenir. S’il était monté dans le camion après sa blessure à Brême, il sera mort car le camion a été bombardé juste après : c’est son ami qui lui a demandé de faire le trajet à pied avec lui. Sur les 15 personnes arrêtées en même temps que lui en mai 44, seuls 3 sont revenus des camps ! C’est en leur mémoire qu’il témoigne, pour ces gens qui n’ont été que des numéros, esclaves du travail, humiliés, abattus d’une balle dans la tête souvent pour rien et sous ses yeux.» Axelle, 3è C.

«  J’ai trouvé ce témoignage poignant : celui-ci m’a rappelé que si aujourd’hui nous vivons dans un pays en paix, c’est grâce à toutes ces personnes, souvent très jeunes comme à notre âge, qui se sont battues pour leur liberté et qu’on puisse vivre aujourd’hui avec cette même liberté. Ces témoignages sont de plus en plus rares : cela relève du devoir de mémoire et du fait de se souvenir de ce que la guerre peut engendrer. C’est aussi grâce à leurs actes de résistance que nous pouvons être fiers d’exercer nos valeurs. » Cécilia, 3è C.

Quelques élèves ont pris l’initiative d’écrire des lettres de remerciement. Ils ont signé une affiche qui sera remise avec les lettres à M. Biaux le lundi 9 avril.

– « j’ai entendu un homme qui racontait son parcours vécu pendant la 2nde Guerre Mondiale. Savoir qu’il a été déporté alors qu’il défendait notre liberté et qu’il a osé résister, a été pour moi une vraie émotion : j’étais émue quand il a parlé de sa blessure à la jambe qui s’est infectée, qu’il n’avait rien à manger, qu’il n’a pas pu dormir pendant plusieurs jours dans le camp à cause des bombardements et des brimades des nazis. Ce n’est pas facile de raconter son histoire tout en ayant encore ces images d’horreur dans la tête. M. Biaux nous a avoué qu’il en faisait encore des cauchemars. A un moment il était très ému, et nous avons plongé avec lui dans ses larmes. Cela montre qu’il tient énormément à la vie. Qu’aurais-je fait à sa place ? Il a été courageux. » Emelyne, 3è D.

– « Cela a été un vrai choc d’entendre les durs moments de la vie de M. Biaux. C’était très touchant, cela m’a beaucoup peiné : tant de risques pour aider ses amis résistants, tant de mésaventures qui m’ont horrifiée. Toutes les marques physiques comme votre blessure à la jambe, vos traumatismes, vos séquelles morales, vos stratagèmes pour cacher les pilotes et tant de kilomètres à vélo en laissant vos proches. Vous avez du avoir peur, vous avez du vous poser beaucoup de questions sur vos chances de survie. Etre dans la résistance, c’était se poser la question : vais-je survivre, tenir jusqu’à quand, serai-je assez fort pour aller jusqu’au bout… Qu’aurais-je fait à votre place ?… Dans le camp, vos amis mourraient de faim, certains étaient fusillés pour rien. Moi personnellement, j’allais m’évanouir, je n’aurais jamais tenu. Votre témoignage m’a touché et je pourrais dire à mon entourage que je vous ai rencontré. » Thimotia, 3è D.

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